Un mythe brisé
On commençait à perdre sérieusement espoir quant à la perspective de trouver un jour un boulot. A chaque connexion internet, on arpentait le site Gumtree sur lequel sont postées les annonces de jobs, envoyait mails et CV, prenait numéros de téléphone. Une fois de temps en temps, on se faisait une session téléphone, c’est-à-dire on reprend tous les numéros de téléphone ramassés à droite et à gauche, et on les appelle un à un pour demander s’ils ont du boulot. Enfin JE les appelle, puisque soit-disant je parle mieux anglais. Mouais ouais. Non, toujours non. Ou plus tard. Dans un mois, etc. On appelle même de temps en temps le bureau national pour l’emploi dans les fermes, ils n’ont rien. Si même eux n’ont rien ! Je découvre les joies de chercher du boulot quand il y en a pas. C’est bien, comme ça je m’habitue à l’ANPE pour mon retour. Mais le truc, c’est qu’en France, c’est quand même moins stressant, car au pire, tu as toujours un toit chez papa-maman et une assiette sous ton nez. Ici, bon...y’a un moment ou pas de travail, ça voudra dire retour en France, et tant que je n’ai pas fait tout le tour de ce que je voulais voir...ça veut dire la fin du rêve ! Je disais être prête à faire n’importe quel job, même ramasser de la merde de kangourou. Moi j’imaginais quand même un job en plein air, certes difficile, mais où au moins je verrais le ciel Australien... (Heureusement, j’aime bien l’odeur des produits de nettoyage. Y’en a un qui sent le sirop rouge de quand j’étais petite. Parfois quand je crève de soif, je m’imagine même en train de le boire).
Mais bon, depuis je me suis rendue compte que ce n’était pas si facile que ça de trouver un job, j’ai donc compris que c’était le moment de prouver que j’étais effectivement prête à faire n’importe quoi (enfin presque). Mais je persiste à dire que ramasser de la merde de kangourou, ça doit être plus sympa. Au moins tu vois des kangourous. Je suis partie avec l’idée en tête que trouver du boulot en Australie, ça se faisait les doigts dans le nez, moi je pensais rouler, voir une ferme, m’arrêter y demander du boulot, et hop, me voilà en train de ramasser des fruits et de l’argent. Il y a quelques années, c’était peut-être le cas, mais aujourd’hui, il faut se battre pour trouver du boulot. 18 000 français chaque année en Australie. Encore plus d’allemands. Sans compter les anglais et tous les petits asiast’ prêts à bosser pour des cacachuètes. Le problème aujourd’hui, qui à mon avis n’est la faute d’aucun politicien, et qu’aucun d’entre eux ne pourra résoudre, c’est qu’il y a trop de monde. Comment voulez-vous trouver du boulot à tout le monde ? Enfin un boulot qui permette à tout le monde de vivre correctement. C’est mission impossible. C’est vrai, non ? Quand on voit toutes les communautés qui veulent vivre en marge de la société, en produisant eux même tout ce dont ils ont besoin, et où chacun a un rôle. Et bien, c’est jamais de grandes communautés. Parce que dès qu’il y a trop de monde, et ben c’est le bordel. Moi, la solution à mon problème, je n’en vois qu’une : enfermer tous les backpackers dans une auberge de jeunesse (enfin dans beaucoup d’auberges de jeunesse...) et la brûler. Là je trouverai du boulot. Bon, allez, soyons sympa, on ne met pas tous les backpackers, ceux qui dorment dans leur voiture ou sur la route comme moi, on ne les brûle pas (de toutes façons, on aura déjà brûlé la grande majorité...).
Et donc je bosse...dans une station de lavage de voitures. A la main. Je vous arrête TOUT DE SUITE. Si vous êtes en train d’imaginer le gros cliché des meufs en maillot de bain en train de nettoyer langoureusement les voitures...et bien ce n’est PAS DU TOUT ça !
Je passe donc du boulot à l’air pur australien, au boulot au sous sol d’un centre commercial dans la banlieue d’une grande ville. C’est qu’un mauvais moment à passer avant de reprendre la route, j’essaie de me dire. Faut bien bosser un peu pour payer de l’essence pour que ma voiture avance, et de la bouffe, pour que moi j’avance.
On ne s’étonnera pas que ce soit le seul job de Gumtree qui nous ait dit « oui » quand on a appelé. On est en effet dans la banlieue de Melbourne, et il faut donc une voiture, et un endroit où crécher pas loin. Donc ça élimine pas mal de monde, car y’a pas d’auberge dans le coin. Nous on s’en fout, on dort sur le parking près de la plage, y’a la bibliothèque pas loin, pour internet, le supermarché pour les courses, la plage pour se baigner (enfin, quand il fait beau...), la douche sur la plage (froide), les toilettes (qui ferment à 20h attention...), et en général, pour le brossage de temps on squatte le centre commercial, c’est plus simple.
On file direct après le coup de téléphone voir le gars. Il nous explique le taff (laver des voitures, donc) et nous demande si on se sent capables de le faire. Bon, je ne voudrais pas trop m’avancer, mais on pourrait dresser un singe pour ce genre de tâche, non ? La dernière fois que j’ai lavé une voiture, j’avais 10 ans, et j’ai été payée 5 euros pour le faire. Cette fois, c’est 10 dollars de l’heure. Mais bon, ce n’est pas une voiture de l’heure. C’est 10-15-20-25 voitures de l’heure. D’accord, j’ai pas compté, mais c’est beaucoup. Tellement, que parfois j’ai l’impression que ça ne va jamais s’arrêter. Une malédiction. Obligée jusqu’à la fin de mes jours de passer d’une voiture à l’autre sans répit. Au début, je me disais qu’il ne devait y avoir personne dans ce truc de car wash mais que nenni, les Australiens aiment avoir leur voiture propre ! Tu auras une voiture propre ou n’auras pas de voiture ! La voiture est propre ? C’est bon, l’honneur australien est sauf.
C’est quand même un peu ironique de laver les voitures des autres alors que ma voiture est une vraie poubelle ambulante. Surtout depuis que j’ai bouffé du thon à l’intérieur un jour de pluie. Sans compter le sable de toutes les plages sur lesquelles nous sommes allés, et la poussières des chemins non goudronnés. Bon, c’est déjà ça de gagné : on a pu laver Jimmy !
Voilà donc comme je vous le disais, moi j’imaginais bronzer au soleil en même temps qu’on travaillerait, mais au sous-sol, on va avoir du mal. Je sais que les rayons du soleil traversent les parasols, mais les buildings je pense pas encore. Je pense pas qu’il puisse y avoir un lieu de travail plus glauque que celui-ci. Quoique à la réflexion, peut-être la morgue, mais je pense pas y entrer un jour, de mon vivant en tout cas.
Autre cliché, ce n’est pas des filles bien foutues qui nettoient les voitures, mais plutôt des petits coréens. En fait on est que deux meufs. Après tout, ce n’est pas si surprenant, laver des voitures, c’est un plutôt un truc de mec, cajoler leur jouet, en prendre soin. C’est un peu comme si on demandait à un mec de passer sa journée à nettoyer des sacs à main. Est-ce qu’il le ferait BIEN ? J’en doute. Il foutrait surtout le bordel dedans si vous voulez mon avis. Mais par contre, la répartition du travail, c’est un truc qui n’a pas changé depuis la préhistoire, hein. Premier jour de boulot, on arrive, le gars nous dit que Kévin se chargera de laver l’extérieur des voitures, et moi l’intérieur. Génial, l’intérieur, c’est ce qui est le plus relou. L’aspirateur, les vitres, oh la haine. C’est plus difficile soi-disant, l’extérieur. La pression du tuyau d’eau, etc. Ben voyons, prétexter que c’est pour épargner nos maigres forces, et qu’on nous rend service en ne nous le faisant pas faire, c’est facile ça, et ça marche depuis des millénaires. Pendant la préhistoire, les hommes allaient chasser du dinosaure (okay, c’est peut-être un peu anachronique ce que je raconte, mais vous avez compris l’idée, ils allaient chasser quoi, peut-importe ce qu’il allait chasser...) et les femmes restaient dans la caverne pour nettoyer par terre avec un balai en crins de mammouth. Eh ben je ne sais combien de siècles plus tard, on y est encore. Les hommes font joujou dehors, et les femmes se cassent le dos à l’intérieur. Vive la révolution féministe. Bref.
Que vous dire d’autre sur ce job passionnant qui vous élève l’esprit ?
Je dois être l’employée la moins efficace. Faut dire que la concurrence est rude. Des petits Coréens, la quarantaine. Ils ont de l’entrainement. Ils devaient déjà confectionner des jouets dans des usines à la chaîne quand ils avaient 12 ans. Moi à 12 ans, je jouais avec les jouets qu’ils avaient confectionnés. Le seul avantage, c’est peut-être ma taille, comme je fais le double de la leur, pour sécher le toit de la voiture, c’est plus simple, je dois pas monter sur le dos d’un autre coréen. Je blague hein, ils n’en sont pas encore là. Oui, il faut savoir qu’en général, ce sont pas des clios qu’on lave, sinon ce serait simple. Non, on nettoie des grosses voitures, des gros 4x4, des jaguars, des belles voitures dont je ne connais pas le nom. Ce qui est bien aussi, c’est que parfois, la voiture est déjà propre quand son proprio la dépose. Du coup c’est un peu problématique quand même, parce que je ne sais pas forcément ce qui a déjà été fait sur la voiture et ce qu’il reste à faire. Oui, parce que nous sommes parfois à 3 ou 4 sur une même voiture. Et donc faut un peu suivre ce que font les autres pour ne pas refaire la même chose après eux. Bah oui, puisque c’est DEJA propre, le seul moyen de savoir si quelque chose à été fait ou non, c’est de demander aux collègues. Qui parlent un anglais, je dirais plus qu’approximatif. Window. Tyres. Du coup je me sens bilingue, ça fait plaisir. Ensuite le proprio revient et fait le tour de sa voiture pour voir si c’est bien fait. Je sais pas, les gens ont l’air de laver leur voiture souvent ici, genre c’est la visite hebdomadaire, on va faire les courses, en même temps on fait laver la voiture, normal quoi. Donc ils déposent leur voiture et vont faire leur shopping tranquille, et nous pendant ce temps on nettoie, pas en loucedé comme en Afrique hein, où tu te gares et en revenant tu découvres ta voiture propres et 10 africains qui te demandent leur dû. Non, ils nous le demandent et paient d’abord ici. Le concept est pas con, je ne suis pas sûre que ça marche en France, mais bon. En 5 ans de permis en France, j’ai dû laver ma voiture... 0 fois. Et de là à ce que je débourse 15 dollars (minimum) pour que quelqu’un lave ma voiture, il va falloir un certain temps, je vous le dis (à moins que je découvre une mine d’or lors de mon tour d’Australie). Je ne savais pas non plus qu’on pouvait inventer autant de formules pour laver une voiture. Ca va du forfait classique (lavage + séchage, le truc qui n’existe pas chez nous...si ?) à 15 dollars, au forfait platinium émeraude rubis saphir (bon ok, j’ai oublié le nom) à...retenez votre souffle, 200 DOLLARS !!!! Non mais y’a vraiment des gens prêts à débourser cette somme pour laver leur voiture ? Franchement ? Dans un monde où des gens crèvent la dalle ? Et d’ailleurs il comprend quoi ce forfait ? On appelle Rihanna pour qu’elle vienne laver la voiture en la léchant et en se déhanchant en string pendant que le client mate le spectacle de l’intérieur de sa voiture ? Non mais sérieux ?
Voilà donc je découvre les joies de prendre soin d’une voiture. Mettre du gloss sur les pneus. Vraiment. Apprendre quelle éponge nettoie quelle partie de la voiture et avec quel produit. Si par malheur je me trompe d’éponge, un coréen me regarde épouvanté, genre j’ai une ceinture d’explosifs autour de moi, et dans 10 secondes tout va péter. Eh mec, c’est qu’une éponge hein, relax. Putain, mais on les a traumatisés dans leur pays tous ces gens, pour qu’ils réagissent comme ça ! Et alors avec eux, une voiture n’est jamais complétement propre hein. Quand pour moi c’est bon, c’est fini, eux ils refont un tour pour vérifier, reviennent chercher une éponge pour la microscopique goutte d’eau qui reste, et encore un autre tour. Pour les vitres (j’avoue je suis pas douée, je comprends qu’ils repassent parfois derrière moi...), ils reculent pour bien vérifier qu’il n’y a pas de trace, reviennent frotter, reculent encore, vont voir de l’autre côté de la vitre, etc. Increvables ces petits coréens. Alalala... La Corée...
Pour l’instant j’ai bossé 2 jours. Le deuxième jour, de 9h à 16h, SANS PAUSE. J’en pouvais plus et je crevais la dalle. Plus de dos, plus de genoux. Ras-le-cul. Maintenant que j’y pense, je détestais laver des voitures quand j’étais petite. Mais je n’en lavais qu’une. Le faire à la chaîne du matin au soir, oh my god. Heureusement, le premier jour il faisait beau donc quand on est sortis, on est allés à la plage. Ca, ça fait quand même plaisir. Par contre le lendemain, il pleuvait. Un autre truc qui remonte le moral, en deux jours, on s’est fait 140 dollars. Mais c’est quand même un job crevant, surtout quand on ne dort pas la nuit à cause de l’inconfort de la voiture...(sans compter qu’il y a du passage la nuit dans le parking, je ne sais pas s’il y a du traffic ou quoi mais...).
Par contre un truc relou, c’est qu’on ne sait pas trop combien d’heures on va faire par semaine. Là on a bossé mardi-mercredi, et on ne rebosse pas avant lundi. Bon, ça nous laisse le temps de visiter Melbourne, mais le but c’est aussi de ne pas s’immobiliser trop longtemps, gagner un max de fric en un minimum de temps pour reprendre la route...
Bon, on verra combien de temps je tiens... on lance les paris ? Combien de jours à votre avis ? Allez, celui qui est le plus prêt gagne un cadeau à mon retour !
Ah oui et aussi ! On dit qu’une pièce reflète la personnalité de la personne qui l’occupe...c’est aussi le cas pour les voitures... Parfois on se demande un peu le job de certaines personnes quand on découvre dans la caisse un boa à plume, des chaussures à talons outrageusement hauts, etc... On voit aussi qu’on ne vit pas dans le même monde...moi dans ma voiture, y’a des tickets de caisse de Macdo...dans les voitures que je nettoie, c’est des tickets de caisse Hermes ou d’autres marques qui coûtent la peau du cul... Moi en tout cas, ma voiture est repérable de loin...on capte direct que c’est une voiture de backpackers : sur la plage arrière, on a : des sierviettes de bain à moitié en boule, à moitié en train de sécher, mon chapeau, mon maillot de bain, une boîte d’oeufs, et un bouquin. Sur les siège arrière, on a ... un bordel monstre. Je comprends pas, on a beau ranger et ranger, c’est TOUJOURS le bordel. Il y a donc : ma guitare, des sacs de couchage (selon les jours, rangés dans leurs sacs, ou en boule), des fringues, des fringues et des fringues (sales et propres. Moyen sales en fait (=sales, mais encore mettables)), des plastiques de courses avec des paquets de noodles, et autres trucs à bouffer, des prospectus, des bouteilles d’eau, ma trousse de toilette, etc. Sous les sièges, le lonely planet, la carte, mon journal de voyage, mon « pijama », etc. Donc, si ma voiture reflète ma personnalité...on dira que c’est le bordel dans ma tête ??! Quoique au final, c’est peut-être pas complétement faux, si l’on considère ma chambre en France... !
